Nous traversons la plus importante fracture médiatique intergénérationnelle de notre histoire. Depuis les 100 dernières années, dans l’ensemble des pays industrialisés, chaque génération a intégrée une technologie d’information additionnelle, inconnue à la naissance de ses parents.

Malgré toutes les innovations à notre portée pour communiquer, obtenir le consensus intergénérationnel pour agir n’a jamais paru si complexe.

Pourquoi?

Nous ressentons les premiers impacts de cette fracture sur notre capacité collective à créer un modèle mental commun. Chacune des générations vivant aujourd’hui perçoit le monde différemment, dépendant de ses interactions avec le monde médiatisé.

Pour mieux visualiser l’ampleur de cette fracture, retournons au  début, au tout début, du système complexe des communications humaines

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Après avoir grogné pendant plus de 33 000 générations, la première transition de phase s’amorça avec le début de la parole, Il y a plus de 3300 générations. Depuis, les concepts et les mots sont apparus au fil de l’expérience quotidienne, ont été transmis oralement d’humain à humain et conservés par la suite dans notre mémoire collective, génération après génération.

La prochaine transition fut celle du texte et de l’écriture. Elle fit ses débuts il y a près de 300 générations, en parallèle avec la croissance des cités et du commerce. Les textes écrits ont permis le transfert d’informations au-delà des conversations en personne, de l’espace et du temps. Ils circulent de mains à mains, de générations en générations, amorçant la pollinisation croisée des « lettrés ». Le peuple quant à lui, demeure confiné au langage et à la mémoire.

L’augmentation de l’intérêt pour les « écrits » initie, il y a près de 30 générations, la transition suivante. La typographie et l’imprimerie augmentent la circulation des connaissances mais la majorité du peuple demeure encore, faute d’alphabétisation, confiné au langage et à la mémoire.

Puis arrive l’âge de la vapeur, suivi du moteur à combustion et de l’électricité. La révolution industrielle centralise les activités à l’usine, principalement dans les villes. L’école publique, résultat d’une alliance entre l’état et l’industrie, enseigne désormais aux futurs travailleurs comment lire les instructions, les journaux et la publicité, écrire les rapports et les rendre en respectant les horaires.

Cette accélération mécanique de la société, plus ou moins constante au courant du dernier siècle, amorce la prochaine transition, celle de l’électronique. Cette nouvelle science des signaux électriques déclenche le développement rapide d’une série d’innovations majeures, générations après générations, amorçant le début de la fracture en ce qui a trait à l’accès et l’utilisation de l’information

Si l’on estime le moment ou chacune de ces innovations ont été adoptées par le grand public, et prises pour acquises par les enfants de l’époque, voici le déroulement du dernier siècle en termes de générations :

1910 Le télégraphe, l’enregistrement audio et le cinéma
1925 le téléphone
1940 la radio
1955 la télévision
1970 les circuits imprimés et le fax.

Et tout à coup, démarrant au début des années 80 et s’accélérant depuis, la fracture médiatique s’élargie exponentiellement et initie une nouvelle transition que nous avons eu à peine le temps d’explorer, celle de l’information numérique et des réseaux:

1985 le PC,
2000 l’Internet
Et depuis peu… la mobilité et la géo localisation.

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Si par le passé, les longues périodes entre les changements permettait d’en saisir l’impact et de l’enseigner à nos enfants, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Du plus âgé au plus jeune, le changement du processus de communication est constant. Du jamais vu dans l’histoire.

La citation suivante de McLuhan nous permet de bien saisir l’ampleur de la fracture  « Chaque média, en modifiant l’environnement, évoque en nous des ratios uniques de perceptions sensorielles. L’extension de tout sens, modifie notre façon de penser et d’agir – la façon dont nous percevons le monde. Lorsque ces ratios changent, les hommes changent. »

Après avoir traversé autant d’intégrations médiatiques consécutives, il est normal que chaque génération perçoit actuellement une partie du monde différemment, car chacune d’elle communiques et s’informes avec des médias différents.

Parallèment,  les innovations en santé ont doublée notre espérance de vie, et nous ont permis d’atteindre un sommet historique quant aux nombres de générations cohabitant dans la même société.

Avec l’arrivée du numérique et d’Internet, l’humanité se fracture en deux groupes : le premier qui s’informe et communique dans le monde physique, représentant aujourd’hui les deux tiers de la population mondiale et le second qui s’informe et communique également dans un monde numérique, essentiellement invisible au premier groupe. Il y a 30 ans, le second groupe n’existait pas. Dans 30 ans, il sera plus important que le premier.

Les générations nées avant 1985, ont toutes été formées dans un monde où  l’information, une fois reproduites et distribuées, demeure fixée à jamais sur papier, vinyle ou pellicule. Pour y accéder, il faut physiquement avoir accès au média sur lequel l’information à été enregistré.

Celles nés après 1985, sont actuellement formées dans un monde ou chaque mot, chaque lettre, image ou coordonnées spatiales peuvent être indexés, modifiés, comparés et partagés avec la planète, sans imprimerie, sans studio d’enregistrement ni empire médiatique. Pour accéder à l’ensemble de l’information, seul un accès réseau est requis. Elle s’affiche à l’écran, au mur où sur un bout de papier pour réapparaître, plus tard, sur la prochaine interface de la journée.

Les pré| 85, qui n’ont cessé de réaligner leurs habitudes depuis des décennies, doivent, encore une fois, remettre une partie de leur monde en question pour intégrer la mutation numérique. Pour les post| 85, c’est le seul monde connu.

Cette  fracture médiatique est aussi durement ressentie à l’école et au travail. Le modèle hiérarchique de transmission du savoir, du haut vers le bas, est mis à l’épreuve avec l’arrivée et l’adoption rapide de l’interaction sociale en réseau dans de vastes plateformes globale telle que Facebook, twitter ou Google Plus.

Dans ce nouvel espace de communication, tout comme au début de l’écriture, le savoir se trouve entre les mains des usagers experts et dans la tête des concepteurs. Sauf qu’aujourd’hui, le temps réel se mesure en millisecondes et non plus en phase lunaire. Co-création, autodidaxie et formation continue font désormais partie de notre quotidien.

Bien que l’on retrouve sur Internet un nombre croissant d’utilisateurs plus âgés, la plupart y poursuivent leurs anciennes habitudes médiatiques : ils transmettent  leur « courrier » et consultent leurs livres, journaux, émissions de radio et de télévision. Les plus jeunes perçoivent plutôt le réseau comme une extension de leur environnement immédiat, leur donnant un accès en temps réel aux amis, aux collègues, aux technologies reprogrammables et au savoir, où qu’ils soient sur la planète. Ils explorent à fond les possibilités du numérique, sans acquis à protéger.

Éduqués comme jamais, ils en comprennent vite les avantages et exigent une mise à jour numérique du système politique et économique. Mais ceux qui signent les chèques, ceux qui prennent ce genre de décision et votent les lois et crédits sont majoritairement pré|85. Déjà lourdement préoccupés par la gestion du quotidien et l’impact des transitions écologiques, économiques et politiques, ils leurs restent peu de temps disponible pour comprendre et saisir l’opportunité numérique et la repousse continuellement à plus tard, ne sachant pas comment la mettre en action.

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Si l’ensemble de la classe dirigeante actuelle a été formée avec des imprimés, des cours magistraux et des notes manuscrites, celle qui la remplacera dans 30 ans sera formée avec l’écran, l’interactivité et la collaboration en réseau. Les règles qui régissent aujourd’hui nos identités, nos territoires et nos économies ont toutes été écrites pour le monde physique, pré-informatique, le seul connu jusqu’au milieu des années 80. Depuis, l’InfoMutation crée sans cesse de nouvelles formes d’interactions et d’informations, certaines jugées impossibles dans nos définitions traditionnelles d’identité et d’espace|temps. Les changements à mettre en action pour tenir compte de cette nouvelle réalité  seront beaucoup plus importants qu’une simple mise à jour.

(…)

Notre nouvelle mémoire numérique nous reconnaît déjà, nous conseilles, connaît nos amis et exécute des opérations en notre nom… et nous, que savons nous d’elle? Au Québec ou j’habite, 45 % de la population a traversé la première moitié de sa vie dans un monde d’information fixe, 78 % sont nés avant l’arrivée du Web.  La majorité de ceux qui restent, les vrais natifs du web ne peuvent pas encore voter, mais pas pour longtemps…

C’est maintenant qu’il est temps de partager entre générations ce que nous chérissons le plus d’un environnement non numérique. Pas pour nous rappeler le bon vieux temps mais plutôt qu’il ne sera plus possible de le faire bientôt. D’ici quelques décennies, la fracture se refermera d’elle-même lorsqu’il ne restera plus aucun témoin d’un tel monde.

L’infoMutation en cours n’étant qu’à ses débuts, aujourd’hui est le meilleur moment (le dernier?) pour influencer notre futur « code numérique » de conduite, en enseignant à nos enfants l’importance du temps de réflexion et du partage d’idées et d’émotions en personne, pas seulement avec des « clicks ».  Certains peuvent considérer qu’il est déjà trop tard. D’autres, dont moi, considèrent qu’il est trop tard pour être pessimiste.

Nous avons intérêt à co-créer notre avenir numérique ensemble, jeunes et moins jeunes, pour nous assurer que chacune des étapes du développement humain sont encodées positivement dans le « grand algorithme » de notre société de plus en plus numérique, sachant très bien, tel que McLuhan l’a encore une fois noté, que nous façonnerons nos outils au départ et par la suite ils nous façonneront à leur tour… tout comme la parole, le texte et l’électronique auparavant.

René Barsalo
Mutant depuis 1984

Cette capsule est inspirée des notes et schémas de mon « Carnet de la Mutation » que je noircis constamment au crayon (ma forme de résistance ;-) depuis l’apparition du premier ordinateur dans ma vie, en 1984. Elle sera en bonne partie la trame narrative d’un court vidéo en préparation… à suivre.

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